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VALEURS ACTUELLES
3-9 JANVIER 2003
PLEYEL RETROUVE SON ÂME
par SOPHIE HUMANN
Réhabilitation
Fermée pour travaux, la Salle Pleyel va retrouver son charme originel.
Visite guidée en avant première.
Il ne reste plus qu'un seul homme capable de jouer Mozart,
c'est Pleyel. Et, quand il veut bien jouer une sonate à quatre mains avec moi,
je prends une leçon.
Qui parlait ainsi de Camille Pleyel ? Frédéric Chopin, tout simplement.
Camille avait succédé en 1815 à son père Ignace Pleyel. Né au milieu du
XVIIIème siècle dans un village autrichien au nord-ouest de Vienne, celui-ci
avait bâti en France un petit empire familial constitué d'une librairie, d'une
maison d'édition musicale et d'une manufacture de pianos. En 1830, les Pleyel
rajoutent une première salle de concerts, rue Cadet. Puis, en 1927, Gustave
Lyon, un ingénieur acousticien descendant de la famille fait construire la
salle mythique de la rue du Faubourg Saint-Honoré : hormis le nouvel
auditorium, la maison disposait aussi d'un espace d'exposition pour les pianos.
Hélas la crise de 1929 plongea la famille dans la tourmente. La maison ne
put échapper à la faillite et le Crédit Lyonnais devint le propriétaire de
la salle… que la banque, en pleine tourmente, vendit à son tour en 1998 à
Hubert Martigny, vice-président du groupe Altran-Technologies, qui la rachète
alors sur ses fonds propres.
Quatre ans plus tard, le patrimoine que représente Pleyel pour la France est
presque sauvé. Après soixante-dix ans de séparation, la manufacture de
pianos, située aujourd'hui à Alès, a retrouvé un giron commun avec la salle.
Une nouvelle manufacture de pianos est en cours de développement à Remiremont.
Elle devrait se concentrer exclusivement sur la restauration et la reproduction
des pianos d'exception Pleyel. La Fondation Pleyel a été créée pour aider
les artistes.
Quant à la Salle Pleyel elle-même, rue du Faubourg Saint-Honoré, sa
direction générale et sa direction artistique ont été confiées à Carla
Maria Tarditi, femme d'Hubert Martigny, chef d'orchestre et fervent défenseur
du patrimoine musical français. Elle entend faire de cette salle l'auditorium
symphonique de référence dont Paris a besoin. Depuis l'été, Pleyel est
fermée pour travaux. La salle a rouvert en octobre le temps d'un concert, et
pas n'importe lequel. Simon Rattle, le nouveau chef de la Philharmonie de
Berlin, venait diriger pour la première fois le prestigieux orchestre. Seul le
feu vert de l'Etat pour obtenir la licence d'organisateur de spectacles manque
encore pour démarrer le chantier qui doit durer dix-huit mois.
Les mélomanes pourront alors découvrir une salle qui aura retrouvé tout
l'harmonieux équilibre de son style d'origine perdu depuis longtemps. L'entrée
sera débarrassée du faux plafond qui cache la coupole centrale, libérant
ainsi la lumière naturelle qui éclaire le parterre en étoile de marbre blanc
et noir. Les colonnes, hier badigeonnées de beige terne, retrouveront leur
blancheur. Un balcon finira de donner à l'ancien hall sinistre des allures de
paquebot des années folles.
La salle retrouvera sa forme originale doucement arrondie derrière la
scène. Sur les côtés, le son, au lieu de venir s'écorcher sur les horribles
saillies soi-disant indispensables à l'acoustique installées dans les années
quatre-vingt-dix, sera absorbé par des fresques à l'antique dans la plus pure
tradition architecturale des années vingt. Les sièges, très inspirés du design
de cette époque, seront d'un velours violet foncé du plus bel effet.
Faut-il une nouvelle salle de concerts à Paris ?
Un café, une billetterie pour tous les spectacles parisiens, des foyers
achèveront de transformer en lieu chaleureux l'impersonnelle salle dont on
devait se contenter depuis tant d'années.
Dès lors, on peut s'interroger sur l'opportunité, en ces temps de rigueur,
de la construction d'une nouvelle salle de concerts réclamée à cor et à cri
par l'orchestre de Paris. Le contrat de l'orchestre expirant salle Pleyel,
celui-ci est abrité à Mogador, pour trois ans. Ne peut-il retourner à Pleyel
en 2005, ou au Châtelet ? Stéphane Lissner, quand il dirigeait à la fois le
Châtelet et l'Orchestre de Paris, n'avait-il pas proposé à l'Etat et à la
Ville d'associer les deux entités ?
Sophie Humann
Valeurs Actuelles
10 place du Général Catroux
75017 Paris
01 40 54 11 00

LA LETTRE DU MUSICIEN
n° 277, JANVIER 2003
PERSPECTIVES POUR LA SALLE PLEYEL
Tandis que la querelle sur la salle de
concerts parisienne suit son cours tumultueux, qu’en est-il de la salle
Pleyel ? Les rumeurs les plus diverses ont circulé à son sujet.
Nous avons demandé à Carla Maria Tarditi, directrice générale de cette
salle, de nous dire exactement ce qu’il en est. Sa réponse est claire et
précise :
" Non, la Salle Pleyel n'est pas à vendre !
- Oui, il s’agit bien de refaire du groupe d’immeubles
du Faubourg Saint-Honoré une grande salle de concerts rénovée de 2 000
places au moins, auxquelles s’adjoignent toujours la salle Debussy (110
places), et la salle Chopin-Pleyel (qui sera augmentée de 150 places et pourra
donc accueillir 600 personnes).
- Oui, il s’agit de respecter la façade et le hall,
inscrits aux monuments historiques, en rendant notamment au hall son puits de
lumière d’origine et de recréer les foyers qui existaient aux 1er
et 2e étages.
- Oui, il s’agit de rendre à la grande salle sa
splendeur d’origine, avec ses murs dorés et ses fresques arts déco…
- Oui, mais… à condition que le ministère de la
Culture, qui n'a jamais délivré depuis l'Ordonnance de 1945 de licence
définitive à cette salle de concerts emblématique nous accorde cette licence
telle qu'elle existait au moment où nous avons repris l'entreprise Pleyel. En
effet, l'amortissement des travaux est prévu sur vingt ans, et nous avons
besoin de la certitude de pouvoir fonctionner à long terme. Or je n’ai
toujours pas de réponse du ministère de la Culture "
Carla Maria Tarditi fait également le point sur les aspects
techniques de la rénovation.
- Selon quelles références voulez-vous rénover la salle Pleyel ?
Lorsqu'on a affaire à un lieu prestigieux comme Pleyel,
imprégné d'histoire et d'émotions, ce lieu lui-même est sa propre
référence. On peut aller chercher ailleurs des idées quant à la
programmation ou à la gestion, mais on ne va pas faire de Pleyel un
auditorium "à la manière de"… Je m'applique au contraire, à
retrouver sur les documents d'époque tous les éléments originaux qui font
l'authenticité et la personnalité de Pleyel pour qu'il reprenne sa place
dignement parmi les salles historiques mondiales que sont le Concertgebouw d’Amsterdam,
Carnegie Hall à New York, et le Musikverein de Vienne.
Quel architecte avez-vous choisi ?
La conception du grand auditorium et de la salle Chopin a
été définie par moi-même. Nous effectuons un choix actuellement concernant
plusieurs propositions de scénographie.
Quel acousticien ? Que fera-t-il ?
Nous avons choisi un acousticien américain, Artec. Ses
fonctions comporteront la transformation du plafond de scène et de la salle,
car les travaux de 1981 ont réduit d'un demi-point la réverbération, un
nouvel étagement des sièges, ainsi que l'étude des matériaux ; une scène
moins haute et transformable pour permettre éventuellement une fosse
d'orchestre, une étude des nouveaux matériaux des murs et du plafond, et
l'installation d'une régie au fond du parterre.
Comment réaménagerez-vous le hall ?
D'abord, le grand hall va acquérir dans la rotonde, grâce
à son puits de lumière reconstitué comme en 1927, beaucoup d'ampleur et de
luminosité. Ce puits va relier deux grands foyers, l'un donnant accès au
Parterre, l'autre au Premier Balcon, tous deux regardant, par les verrières
de façade, sur le Faubourg Saint-Honoré. Des espaces-expositions
d'instruments, d'arts plastiques, et restauration seront créés.
A l'entrée du hall, sur la droite, nous aurons une
billetterie traitant tous les spectacles de Paris, avec en continuité un
Contrôle trois fois plus long qu'actuellement ; sur la gauche, le Bar Pleyel,
donnant sur rue également, accueillera le public sur deux niveaux avant et
après le spectacle.
Plus avant, nous aurons deux escaliers larges conduisant le
public aux foyers, ainsi qu'un ascenseur supplémentaire quasiment
transparent, qui nous permettront d'accéder directement dans l'auditorium par
le fond du Parterre et des Balcons. Exit les mauvais escaliers du fond du
hall.
Dans le corps du hall et des deux côtés, de nombreux
mètres linéaires de vestiaires occuperont tout l'espace restant avec
répartition alphabétique, doublés en second plan par autant de mètres
linéaires de sanitaires.
Au fond du hall, nous entrerons directement dans la salle
Chopin augmentée de 150 fauteuils, sans plus emprunter ces escaliers qui nous
conduisaient dans un espace impersonnel et inutile. Un passage spécifique
sera destiné à la salle Debussy (110 places).
Les mezzanines du hall seront réservées à des
expositions d'arts plastiques.
La finalité de ce hall est de répondre au confort, à la
tranquillité et à l'exigence artistique de notre public.

Sur quels points portera la transformation de la salle ?
Il y a un an, nous avions mené une enquête auprès de
notre public concernant deux points : l'acoustique et le confort. 92% des
réponses ont consacré l'acoustique excellente, et 85% ont déclaré le
confort médiocre. Cela a confirmé l'orientation de notre projet.
Pour le confort du public, nous avons décidé d'agir sur
le parquet en étageant les sièges différemment avec de nouveaux fauteuils,
la suppression des strapontins et un espacement au parterre de 90 centimètres
par rangée ; sur les murs en remplaçant le bleu foncé par une couleur
chaude avec un éclairage indirect ; sur le plafond, en lui redonnant sa
rotondité d'origine. Des fresques murales cacheront des éléments
acoustiques nécessaires pour discipliner le son.
La scène sera détruite car trop haute et à angles aigus.
A sa place, un podium plus bas, avec une partie rétractable
multidimensionnelle permettra d'accueillir des formations musicales variées.
Du public pourra prendre place en fond de scène.
Deux zones de loges seront installées (comme à la
création de l'auditorium), loges à dimensions variables selon le besoin des
sponsors et collectivités.
Au niveau technique, les rampes de projecteurs ne seront
pas apparentes pour préserver la pureté des lignes du lieu ; la régie se
trouvera en fond de parterre derrière les spectateurs ; et l'auditorium sera
numérisé pour qu'en temps réel des mélomanes de province ou de l'étranger
puissent suivre le spectacle.
Où se trouveront les locaux administratifs ?
Dans notre projet, l'administration va coiffer
géographiquement l'ensemble des locaux techniques et artistiques. On y
entrera par l'entrée des artistes au 8, rue Daru.
Installerez-vous une salle de répétition pour les orchestres ?
Il serait souhaitable que les orchestres bénéficient
chacun d'une structure immobilière technique comprenant un lieu de stockage,
une salle de répétitions avec une petite régie pour pouvoir faire des tests
d'enregistrement, une bibliothèque, son administration et une cafétéria.
Ceci me semble nécessaire au bon travail d'un orchestre. Il doit avoir
"son nid", ce qui lui permettra de rayonner ensuite sur toutes les
scènes nationales et internationales qu'il aura choisies. J'avais moi-même
fait des démarches auprès de la Mairie de Paris et du Ministère de la
Culture en 1999, pour financer à cette époque, au bénéfice de l'Orchestre
de Paris, cet immeuble technique. Quant à Pleyel, malheureusement, nous
n'avons pas la place de créer une salle de répétitions in situ. En effet
l'immeuble est cerné sur trois de ses façades par d'autres immeubles.
Néanmoins, nos foyers de musiciens seront traités acoustiquement pour
permettre des répétitions partielles
Quels seront les coûts des travaux ?
Souvent dans les grands chantiers, on part d'un budget et
à l'arrivée c'en est un autre bien supérieur. J'espère que l'enveloppe de
15 ME sera respectée. Cet investissement sur fonds propres aura un
amortissement sur vingt ans.
Qui assumera ces coûts ?
Nous sommes dans le cadre d'une gestion privée à
l'intérieur d'une entreprise privée. Nous ne bénéficions d'aucune
subvention publique. En conséquence nous avons élaboré un business plan
très précis qui nous permettra de conduire l'entreprise au succès.
Pleyel est aujourd’hui fermée. A quelle date commenceront les travaux ?
Nous avons, dès l'été dernier, commencé des travaux
dans l'immeuble Saint-Honoré. Nous avons clôturé notre saison musicale le
13 octobre avec l'Orchestre Philharmonique de Berlin. Depuis septembre, nous
attendons réponse du Ministre de la Culture à notre demande de licence. Nous
ne continuerons nos travaux, d'une durée de 18 mois, que dans la certitude de
pouvoir conduire notre activité musicale à long terme.
Avez-vous obtenu un permis de construire pour mener à bien ces
travaux ?
Dans tous les travaux que nous vous avons décrits, il n'y
a pas de modification de la structure du bâtiment. Nous respectons le
caractère historique de la façade et du grand hall, éléments inscrits à
l'Inventaire Supplémentaire des Monuments Historiques. Quant à la
rénovation interne, toutes les autorisations nécessaires ont été
demandées aux différents services concernés.
Comment comptez-vous organiser vos saisons ?
Nous désirons continuer l'abonnement "Concerts
Prestige" que nous avons créé en 1999 (depuis 1930, le public n'avait
jamais bénéficié d'abonnement Pleyel !!). Nous poursuivrons nos activités
de production et coproduction avec les entreprises culturelles nationales et
internationales, et des cycles de spectacles seront organisés à partir d'un
thème central ou d'un artiste majeur. Des séries pédagogiques seront
dispensées aux élèves des écoles parisiennes.
Si vous obtenez la licence du ministre de la culture, êtes-vous prête à
signer un accord pour accueillir les orchestres parisiens à Pleyel ?
Pleyel pourra accueillir les orchestres parisiens dans le
cadre d'une programmation artistique élaborée et concertée. Il n'est plus
question de louer Pleyel à n'importe qui pour y faire n'importe quoi. C'est
ce qui a fait le plus de tort à ce lieu qui n'a ainsi jamais pu se créer une
véritable dynamique.
Toute la question réside donc dans le contenu de cet
accord dont vous parlez. Il y aura certainement quelques articles difficiles
à rédiger, car comme vous le savez, chaque orchestre veut être
"prioritaire" et avoir plus de "privilèges" que ses
"rivaux". C'est assez franco-français dans l'esprit, et la musique
n'a pas toujours le pouvoir lénifiant et conciliateur qu'on pourrait
espérer. Néanmoins, il n'est pas du tout impossible de trouver une entente
qui satisfasse tout le monde et dont le public mélomane sera le premier
bénéficiaire.
Et les pianos Pleyel ?
Pendant plus d'un siècle et demi, les pianos Pleyel ont
été glorifiés par les plus grands musiciens. Et puis il y a eu terrible creux
de vague, et lorsque nous avons repris l'usine d'Alès (Gard), celle-ci était
au bord de la fermeture définitive. C'est la seule et dernière manufacture de
pianos en France. (Il y a un siècle, on en comptait presque cent !).
Le marché du piano est plutôt dépressif, mais l'image de
marque des Pleyel reste très forte, et le savoir-faire du personnel permet de
leur conserver leur couleur de son très particulière et mondialement
appréciée. Je dis mondialement car notre meilleur client, c'est la Chine. Et
c'est en grande partie grâce à l'exportation que la fabrication des pianos
Pleyel peut continuer à immortaliser ce nom synonyme d'excellence.
Concernant les pianos d'exception qui ont fait les délices
des compositeurs et interprètes de 1810 à 1940, ils seront à nouveau
fabriqués dans la nouvelle usine de Remiremont (Vosqes). Quant au grand queue
de concert dont la fabrication a cessé en 1940 (par l'incendie des usines de
Saint-Denis), nous venons d'achever un nouveau prototype qui pourra prendre
place sur les scènes internationales pour le répertoire romantique avec un son
authentique.
Propos recueillis par Michèle Worms,
rédactrice en chef
La Lettre du Musicien
14, rue Violet
75014 Paris
Tel : 01 56 77 04 00
Fax : 01 56 77 04 09
site : www.lettre-musicien.fr
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